Cinéma

Le cinéma muet américain et les représentations des personnes racisées à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé.

Au début du XXème siècle, les représentations des personnes racisées au cinéma sont largement dictées par le regard des Blancs. Mais derrière ces caricatures, des pionniers ont su imposer leur talent. Parmi eux, Oscar Micheaux, réalisateur et producteur, aujourd’hui considéré comme le père du cinéma afro-américain, Paul Robeson, acteur, chanteur et athlète charismatique ; ou encore Anna May Wong, la première star sino-américaine de renommée internationale et Marion Wong, intrépide productrice ; ou Dolores Del Rio, icône de l’âge d’or du cinéma mexicain qui a conquis Hollywood ; ou aussi Sessue Hayakawa, acteur japonais aux mille visages. Du 25 mars au 21 avril 2026, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé mettra en lumière ces icônes du cinéma muet américain qui ont réussi à briser les chaines des stéréotypes pour exister à l’écran.

Les projections des films seront accompagnées par les pianistes de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel

Oscar Micheaux © Droits réservés

Le 18 mai 1896, la Cour Suprême des États-Unis a statué, dans l’affaire Plessy contre Ferguson, que la ségrégation raciale forcée, tant dans les institutions publiques que privées, était autorisée par la Constitution américaine ; la doctrine de la « ségrégation raciale légale » était ainsi instaurée. Moins de six mois auparavant, le cinématographe Lumière faisait ses débuts à Paris. On peut donc dire que la naissance du cinéma a été étroitement liée à la question du contrôle et de la représentation des races dans les cinémas américains et d’autres pays.

The Flying Ace de Richard E. Norman (1926) © Droits réservés

En réalité, le débat sur la question raciale était constant aux États-Unis depuis sa fondation, ce qui était peut-être inévitable pour une nation composée d’immigrants. Les médias populaires, des magazines aux variétés, regorgeaient de stéréotypes raciaux et ethniques, des Irlandais ivrognes aux Italiens gloutons en passant par les marchands juifs véreux, mais tous ces groupes pouvaient riposter (et l’on fait). C’était bien plus difficile pour les groupes ethniques perçus comme extérieurs à l’Amérique « blanche » : les Chinois, les Mexicains et surtout les Afro-Américains. Faute d’accès suffisant aux tribunes traditionnelles pour se défendre, leurs membres créaient souvent leurs propres espaces d’expression, des églises aux écoles en passant par les journaux et les magazines. Après 1900, ces initiatives s’étendirent également au cinéma.

Anna May Wong dans Picadilly d’Ewald André Dupont (1929) © Droits réservés

Créé après l’arrêt Plessy contre Ferguson, Hollywood allait devenir une entreprise presque exclusivement blanche, au moins jusqu’aux années 1950. Les personnes de couleur n’avaient quasiment aucune place derrière la caméra et, à de rares exceptions près et généralement dans des rôles très limités (artistes, voleurs, domestiques), devant la caméra. Pourtant, en tant que nouveau média, le cinéma pouvait être perçu comme particulièrement démocratique : si l’on pouvait se procurer une caméra, on pouvait devenir cinéaste. Des recherches ont montré que, dès 1912, plusieurs sociétés de production appartenant à des Afro-Américains réalisaient des films, faisant généralement appel à des artistes renommés tels que le comédien Bert Williams, qualifié par nul autre que WC Fields de « plus grand artiste que je n’aie jamais vu ». Des sociétés de production cinématographique afro-américaines sont apparues dans de nombreuses régions du pays, les deux principaux centres de production étant New York et Chicago.

Broken Blossoms de D. W. Griffith (1919) © FPA Classics

C’est à New York que le plus extraordinaire de ces premiers cinéastes afro-américains, Oscar Micheaux, fonda sa société de production. Alors que la plupart des sociétés de production afro-américaines ne durent que deux ou trois films, Micheaux réalisa, de 1918 à 1949, au moins quarante films, muets et parlants, dont malheureusement seulement quinze existent aujourd’hui. Le fait que Micheaux, à une époque marquée par des préjugés si flagrants et des barrières économiques si importantes envers les Afro-Américains, ait pu produire autant de films est déjà remarquable ; le fait que tant d’entre eux constituent des réflexions critiques sur la question raciale aux États-Unis relève presque du miracle. Les films muets de Micheaux sont particulièrement impressionnants, dès Within Our Gates, son deuxième film, il fait preuve d’une maîtrise considérable du style et de la technique cinématographiques. Micheaux dirigera également la première apparition à l’écran du grand Paul Robeson dans Boby and Soul.

 

À l’époque de Boby and Soul, l’industrie cinématographique américaine était fortement structurée, quelques grandes sociétés contrôlant la production, la distribution et l’exploitation. Les films de Micheaux, ainsi que ceux d’autres cinéastes afro-américains, étaient projetés exclusivement dans un circuit informel composé de cinémas situés dans les quartiers afro-américains, ou lors de séances spéciales dans des salles accueillant un public multiracial. Il s’agissait en réalité d’un cinéma américain « à part », dont l’existence était largement méconnue du public américain blanc.

Anna May Wong dans Picadilly d’Ewald André Dupont (1929) © Droits réservés

À peu près au même moment où les premiers films afro-américains faisaient leur apparition, des compagnies sino-américaines commencèrent à émerger à San Francisco. Marion Wong, une jeune femme de vingt ans, pleine d’initiative, fonda la Mandarin Film Company et produisit The Curse of Quon Gwon, dont il ne reste malheureusement aujourd’hui que deux bobines. Wong continua à travailler au théâtre, mais ne revint pas au cinéma. Dans les années 1930, avec l’avènement du cinéma parlant, le désir d’un cinéma « chinois » fut comblé par les films exportés du cinéma shanghaïen alors en plein essor. De même, les efforts des Latino-Américains dans le cinéma américain furent supplantés par le cinéma parlant mexicain, qui allait bientôt devenir le cinéma hispanophone dominant partout dans le monde.

 

La représentation des Chinois, des Latino-Américains et des Afro-Américains se poursuivit à Hollywood, même si elle était souvent peu flatteuse. La figure du « greaser », un Mexicain négligé, transpirant et presque toujours peu recommandable, était fréquemment présente dans les westerns américains, qui se déroulaient d’ailleurs en grande partie dans des régions ayant appartenu au Mexique. On retrouve cette image du « greaser » même dans les œuvres des plus grands réalisateurs de l’époque, tels que D.W. Griffith, Raoul Walsh et Allan Dwan. Dans les années 1920, le gouvernement mexicain menaça de boycotter Hollywood si de telles images dénigrantes des Mexicains persistaient ; ainsi, peut-être en guise de compensation, la fin des années 1920 vit l’apparition de l’actrice mexicaine Dolores del Rio dans des rôles dignes, quoique parfois exotisés (Ramona, Loves of Carmen).

Enfin, le cinéma européen a également compté son lot de films qui traitaient de la question raciale : le fascinant Borderline, avec Paul et Eslanda Robeson et la poétesse HD, créé par Kenneth MacPherson et d’autres membres de la revue de cinéma d’avant-garde britannique Close-Up, le premier film britannique du réalisateur allemand E.-A. Dupont, Piccadilly, avec Anna May Wong, et la première apparition à l’écran de Joséphine Baker dans La Sirène des Tropiques.

Texte de Richard Peña

Professeur émérite de cinéma à Columbia University, New York

VOS AGENDAS

Vendredi 3 avril à 17h

Conférence de Richard Peña

Professeur émérite de cinéma à Columbia University, New York, programmateur du Lincoln Center (de 1988 à 2012), ancien Directeur du Festival du film de New York.

Couleur en noir et blanc : « Les Race Movies » dans le cinéma muet

Richard Peña exposera comment la représentation des personnes racisées a évolué dans le cinéma muet américain, des « greasers » mexicains aux apparitions dignes mais néanmoins exotisées de Dolores del Rio, des multiples rôles stéréotypés de personnages asiatiques à la production de la sino-américaine Marion Wong, des réponses à Naissance d’une nation par John W. Noble avec The Birth of a Race ou Ocar Micheaux avec Within Our Gates.

Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

73 avenue des Gobelins, 75013 Paris

http://www.fondation-jeromeseydoux-pathe.com/

Tarifs :

Billet couplé 1 séance de cinéma

+ accès aux espaces d’exposition :

Tarif plein : 7 € ; Tarif réduit : 5,50 € ; Moins de 14 ans : 4,50 €

Carte 5 places (valable 3 mois) : 20 €

Horaires :

Mercredi et jeudi 14h – 19h
Mardi et vendredi 14h – 20h30
Samedi 11h30 – 19h

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