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Lire:  Drieu La Rochelle  de Thierry Bouclier, Editions Pardès

Le rêveur éveillé

Pierre Drieu la Rochelle a-t-il été  heureux une seule fois dans son existence ? Né en 1893, il grandit au sein d’une famille chaotique : une mère souvent absente et un père distant font de Pierre un enfant craintif pendant les dix premières années de sa vie. Son aisance littéraire à l’école lui redonne heureusement de l’assurance en grandissant, mais les échecs professionnels répétés de son père, fanfaron et irresponsable, engendrent de graves problèmes d’argent ; s’ajoutant aux infidélités conjugales du même, la famille vacille et l’enfant est irrémédiablement marqué par ce climat familial. Pierre obtient de justesse son bachot de philosophie en 1910, puis s’inscrit en licence de droit et d’anglais, ainsi qu’en Sciences politiques. Mais c’est l’échec, il est recalé à tous ses examens ; comme l’écrit son biographe, Thierry Bouclier, « la blessure ne se refermera pas ». C’est une rupture dans la vie de Drieu, qui songe, déjà, au suicide… Il a vingt ans.

En plus des événements tragiques de son enfance et de son adolescence, Drieu le Rochelle connaît la folie destructrice de la Grande Guerre, où il se comporte avec abnégation et grand courage. Caporal au début du conflit, sergent à la fin, il est blessé deux fois en 1914 (à Charleroi puis en Champagne) et une troisième fois en 1916, au début de la bataille de Verdun. Il n’est démobilisé qu’en 1919, conservant des séquelles pour toujours. Comme le souligne avec beaucoup de pertinence Thierry Bouclier : « chacun peut-il s’interroger sur tous ces combattants (…) qui rejoindront le monde de la Collaboration ? ». Et de citer Céline, Châteaubriant, Bucard, Darnand, Chack, Vallat…  

Marié en 1917 à Colette Jéramec, sœur d’un ami, Drieu divorce dès 1921. Colette et Pierre restent cependant amis. Après-guerre, Drieu se lie d’amitié avec Louis Aragon, Gaston Bergery, Emmanuel Berl et André Malraux, mais les divergences politiques séparent les amis au début des années 30. Le dandy se remarie une seconde (et dernière) fois en 1927 avec Olesia Sienkiewicz, cependant le couple divorce en 1933.  Drieu n’est décidément pas fait pour le bonheur conjugal… ce qui ne l’empêche pas de multiplier les conquêtes : la grande intellectuelle argentine Victoria Ocampo, qui lui inspire L’Homme à Cheval, Christiane Boullaire, épouse de Louis Renault, qui lui inspire Beloukia, surnom que lui donne Drieu.   

Christiane Renault partage les idées politiques de Pierre Drieu la Rochelle et embrasse comme lui la cause du fascisme. La conscience politique de Drieu prend forme dans un socialisme fasciste, titre de l’un de ses ouvrages, à partir des tragiques événements du 6 février 1934 ; c’est la synthèse politique que Drieu cherche depuis plusieurs années. L’écrivain est obsédé par l’idée de décadence, une angoisse qui succède ou s’ajoute à celles du passé. Pour lui, le déclin de la France tient principalement à la crise démographique qui frappe le pays. Il milite pour l’unité du continent, au sein d’une Europe réconciliée et refuse tant le capitalisme anglo-saxon que le communisme des soviets.  Drieu rejoint le PPF de Jacques Doriot en 1934, puis, à mesure des affres de la politique, il s’en éloigne en 1939, avant d’en devenir un compagnon de route, puis de réadhérer par défi en 1942. 

Parallèlement à ses vies sentimentale et politique mouvementées, Drieu multiplie les livres cultes : Le Feu Follet en 1931 (inspiré par le suicide, encore et toujours, d’un ami), Rêveuse bourgeoisie en 1937 (inspiré par ce qu’il a vécu enfant) et surtout le mythique Gilles, en 1939, largement autobiographique. Directeur de la NRF de 1940 à 1943 (31 numéros), il rejoint l’hebdomadaire Révolution nationale. 

Journaliste de la Collaboration, il comprend dès 1943 l’apocalypse qui se prépare et noie son angoisse, celle qui l’assaille sous des masques différents depuis son enfance, par une riche production littéraire : essais, articles, romans. Dont Les Chiens de paille et Le Français d’Europe, en 1944.  Le 15 mars 1945, après deux tentatives infructueuses quelques mois plus tôt, Pierre Drieu la Rochelle se suicide ; il a 52 ans. Les angoisses de l’enfance, de la guerre vécue, de la décadence, de la guerre subie ont finalement eu raison de l’écrivain au regard triste. Il est enterré quatre jours plus tard, accompagné par ses derniers fidèles, mais aussi par Colette et  Olesia. 

L’œuvre de Pierre Drieu la Rochelle est entrée en 2012 dans la bibliothèque de La Pléiade. L’écrivain et journaliste Jean Mabire avait raison : Drieu parmi nous !

Thierry Bouclier signe une remarquable biographie de Pierre Drieu la Rochelle, riche, complète et captivante. Formidable plaisir de lecture sur la vie d’un écrivain attachant qui ne fut jamais heureux.

Arnaud Robert     

«  Drieu La Rochelle  », de Thierry Bouclier, Editions Pardès, Collection «  Qui suis-je  » 2020, 128 pages, 12 euros.

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