Cinéma

LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE: Exposition Il était une fois Sergio Leone 10/10/ 2018 AU 28/01/ 2019

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Exposer Sergio Leone, sa vie et ses films inextricablement liés, c’est éprouver la formidable puissance d’un imaginaire cinématographique et suivre le destin d’un petit Romain du Trastevere qui aura beaucoup joué aux cowboys et aux Indiens avant de transformer les règles et les codes du western pour conquérir le vaste monde.

À L’OUEST, DU NOUVEAU

Genre donné pour mort dès le début des années 1960, passé avec armes et bagages à la télévision sous une forme appauvrie et sérielle, le western, autrefois « le cinéma américain par excellence » (pour reprendre le titre d’un célèbre article d’André Bazin), ne survivait que dans les rêves de ses adorateurs des salles de quartier et des cours de récréation.

Sergio Leone était de ceux-là et il le restera toute sa vie, même après les triomphes commerciaux, encore capable de demander à un Bernardo Bertolucci éberlué par tant de naïveté et de « premier degré », pendant le premier travail de défrichage du scénario d’Il était une fois dans l’Ouest (1968), comment dégainait-il, quand il était petit, son revolver-jouet, mimant les gestes de l’enfance : plutôt comme ci ou plutôt comme ça ? Bertolucci se demandait si Leone plaisantait, se moquait de lui ou s’il était un peu idiot, un peu simple.

L’ÉCRITURE DU FANTASME

Cet étonnant mélange de croyance enfantine préservée et du très efficace savoir-faire d’un pur produit des studios de Hollywood-sur-Tibre est l’une des grandes contradictions leoniennes, mais aussi l’un des secrets de sa geste de cinéaste : Leone ne parodie pas le western, il ne s’en moque pas, le prend au contraire terriblement au sérieux et le réinvente patiemment, avec une ambition de plus en plus haute à chaque étape, parce qu’il en a besoin pour affirmer une écriture faite de défroques et de figures, une écriture qui se déploie seulement dans le fantasme, au pays de l’imaginaire.

Hâtivement qualifiés de « spaghetti » par des critiques désorientés et orphelins de leur propre enfance, ses westerns ne sont pourtant pas d’opérette et Leone n’aura de cesse de nourrir l’épure de Pour une poignée de dollars (1964), empruntée à Dashiell Hammett (La Moisson rouge) via Kurosawa (Yojimbo), d’une sorte de réalisme empirique et géographique – où le tournage espagnol conduit fatalement à la frontière mexicaine et au poncho de Clint Eastwood –, fait d’effets de réel inédits et outrés (la crasse, la bêtise, la violence) et d’anecdotes historiques encore peu traitées (les bounty killers de Pour quelques dollars de plus, 1965 ; la prison – camp de concentration d’Andersonville du Bon, la brute et le truand, 1966). À chaque nouveau film, le succès et les moyens aidant à l’ambition, Leone rajoute des couches de sens, d’Histoire et de références culturelles. Comme s’il lui fallait, après avoir revivifié et restitué à l’imaginaire collectif un genre à l’agonie, le rendre enfin sur-conscient de lui-même et capable de charrier un véritable torrent réflexif et critique.

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MYTHOLOGIE CONTRE HISTOIRE

Sous Leone, le western renoue avec le lyrisme, celui de ses origines, mais il ne sera plus ni mensonger, ni révisionniste. L’Histoire a été écrite, la légende maintes fois imprimée, et la contre-Histoire aussi : plus personne ne peut ignorer que cette nation a été bâtie sur un cimetière d’Indiens et il ne restera bientôt plus rien à démythifier – surtout après Arthur Penn (Little Big Man) et Ralph Nelson (Soldat bleu), qui interviennent tous deux en 1970, un an après Il était une fois dans l’Ouest, comme des réponses « de gauche » et anti-Vietnam à un film volontiers mythologique, que les Américains n’ont pas voulu voir tant ils étaient déjà passés massivement à la contre-culture et au dégoût d’eux-mêmes, alors que Leone se vautrait dans sa rêverie fordienne et ne finissait pas d’en jouir, encore et encore, jamais rassasié.

MÉLODRAME ET TRANSPARENCE BIOGRAPHIQUE

Nul besoin d’Indiens chez Leone, cette histoire-là n’est pas la sienne et lui n’a rien à se reprocher, mais beaucoup de véritables gangsters, d’entrepreneurs sans trop de scrupules et leurs hommes de main. Et aussi beaucoup d’enfants perdus. Car s’il attendra Il était une fois la Révolution (1971) pour afficher un certain scepticisme quant à la réussite des aventures collectives, s’attirant les foudres de la gauche italienne qui supportait mal que Leone joue ainsi au désenchanté, lui qui ne semblait s’intéresser qu’au cinéma et basta !, il a toujours peuplé ses récits d’images traumatiques, de pertes irréparables et de très vieux comptes à régler. C’est ainsi qu’on retrouve dans Il était une fois dans l’Ouest le petit garçon de Pour une poignée de dollars, silhouette fugitive privée de mère par le méchant, un enfant devenu Harmonica/Bronson, et rendu au néant une fois accompli le programme narratif : Frank/Fonda lui avait donné la meilleure des raisons de vouloir le tuer et aussi l’instrument de sa vengeance, l’harmonica qui avait d’abord servi de bâillon mortel puis d’« aide-mémoire ».

Leone est un vrai mélodramatique qui s’assume et il ne recule jamais devant aucune littéralité. Mais cette simplicité de l’intrigue, ce simplisme diront ses contempteurs, tandis que ses admirateurs renverront plutôt aux grandes émotions collectives du cinéma muet, ne peut jamais être taxée d’insincérité. Exposer Leone, c’est aussi raconter son histoire familiale et là encore, se heurter à une telle lisibilité du roman des origines qu’elle empêche d’interpréter quoi que ce soit. Montrer suffit, tout est là.

Dès Pour une poignée de dollars, Leone dit l’essentiel en signant Bob Robertson. Pas de secret, il avance à découvert, en tant que « fils de Roberti », père adoré et inventeur du western italien des années 1910 (La Vampire indienne, Roberto Roberti, 1913), avec la future maman de Sergio dans le rôle de la squaw ! Si on ajoute que la carrière de Roberto Roberti eut maille à partir avec le régime fasciste, et qu’elle ne fut finalement pas très glorieuse mais qu’il parvint après-guerre à mettre le pied à l’étrier à Sergio, dans un Cinecittà bientôt florissant… Fils de son père et désir de revanche, trajet à achever, pur ressort de mélodrame.

LEONE EXAGÈRE TOUJOURS…

… Oui, c’est sa force et sa signature, et son mélodramatisme originel, voire franchement primitif, le pousse à une écriture aussi sophistiquée que les intrigues resteront minces jusqu’à Il était une fois en Amérique, chef-d’œuvre ultime, récapitulation et mise en doute de tout le chemin parcouru en vingt ans de cinéma, film-cerveau détraqué où plus rien n’est sûr, ni le souvenir ni la conclusion de l’histoire. À sa littéralité coutumière répond toute une série de contrepoints et d’oxymores qui fonde l’écriture leonienne : le trivial et le lyrisme, bien sûr, la figure classique (le duel, exemple évident) et sa version expérimentale, tout juste sortie du laboratoire, le spectacle populaire et l’éloge de la lenteur, voire de la suspension temporelle, le goût de la grimace et de l’onomatopée et l’envolée vers le sublime. Tout cet arsenal contradictoire pour aboutir à la constatation de Luc Moullet dans un texte fondateur (« La majesté du trivial ») : Sergio Leone est un cinéaste d’avant-garde populaire, commercial et expérimental, « rare exemple filmique d’une avant-garde comprise et adorée par le plus large public ».

Frédéric Bonnaud

Extrait de La Révolution Sergio Leone, catalogue de l’exposition Il était une fois Sergio Leone

LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE
MUSÉE DU CINÉMA
51 rue de Bercy, Paris 12

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